D’anciennes carrières de craie
Sous les places d’Arras, le sous-sol conserve la trace d’une extraction commencée, selon les sources, entre le IXe et le Xe siècle. La nature de la roche explique pourquoi des galeries ont pu être creusées sous la ville et pourquoi leur tenue dépend de l’état du terrain. La craie extraite a notamment fourni des matériaux aux édifices religieux et au premier rempart. Le terme local « boves » désigne ces caves ou carrières creusées dans le sous-sol crayeux.
Le sous-sol crayeux d’Arras
Arras est implantée sur un sous-sol de craie crétacée, roche sédimentaire formée par l’accumulation de débris calcaires en milieu marin. Sa composition est principalement carbonatée, mais sa texture et sa cohésion peuvent varier d’un banc à l’autre. Cette diversité importe pour les carrières souterraines : les qualités de la roche déterminent à la fois la facilité d’extraction et la résistance des parois.
Plusieurs propriétés expliquent l’aptitude de la craie à être travaillée sous la ville :
- Sa structure sédimentaire se présente en bancs, dont l’épaisseur et la cohésion influencent la manière de détacher et de façonner les blocs.
- Relativement tendre comparée à des roches cristallines, elle se laisse entamer par des outils manuels, ce qui facilite l’ouverture de galeries.
- Une craie compacte peut former des parois capables de se maintenir sans revêtement immédiat, à condition que la roche reste peu fracturée.
- Les fissures et les plans de stratification créent des zones de faiblesse ; ils peuvent favoriser le détachement de blocs au plafond ou sur les côtés.
- L’eau modifie le comportement des terrains crayeux : l’humidité et les circulations dans les fractures peuvent réduire localement leur cohésion.
La stabilité ne dépend donc pas du seul nom de la roche, mais aussi de son état, de ses discontinuités et de la forme de chaque excavation. Une voûte taillée dans un banc homogène ne réagit pas comme une galerie qui recoupe des fissures ou des couches moins cohérentes. Ces variations expliquent pourquoi la craie a permis le creusement tout en imposant des limites à la tenue des vides.
Pour l’extraction, le compromis était favorable : la roche pouvait être abattue avec des moyens manuels, puis fournir des blocs utilisables dans la construction. La craie crétacée rendait ainsi possible le creusement de galeries, sous réserve de choisir des secteurs suffisamment cohérents et de tenir compte des faiblesses du sous-sol.
L’extraction au Moyen Âge
Les repères historiques situent le début du creusement des boves entre le IXe et le Xe siècle, selon les sources. Le terme « boves », propre au vocabulaire local, désigne ces caves ou carrières aménagées dans la craie. Leur origine s’inscrit dans une période où les besoins en pierre de construction accompagnaient le développement de la ville et de ses ouvrages.
L’extraction médiévale se faisait à la main. Les carriers entamaient la roche à l’aide d’outils de percussion et de taille, puis détachaient des blocs en suivant autant que possible les lignes naturelles de la pierre. Le travail exigeait de dégager des surfaces régulières, de choisir les dimensions des blocs et de limiter les pertes lors de l’abattage. La craie pouvait ensuite être taillée et ajustée pour prendre sa place dans un mur.
La roche extraite servait notamment aux bâtiments religieux d’Arras. Sa facilité de débit permettait de produire des éléments de maçonnerie adaptés aux besoins des chantiers, depuis les blocs employés dans les murs jusqu’aux pierres destinées à être façonnées. L’approvisionnement local réduisait le transport de matériaux lourds et reliait directement le travail souterrain à la construction en surface.
La craie a également été utilisée pour édifier le premier rempart de la ville. Ce rôle défensif montre que l’extraction ne répondait pas seulement aux besoins des édifices religieux : elle fournissait aussi la matière nécessaire à des ouvrages collectifs. Les boves témoignent ainsi des liens anciens entre la géologie urbaine, les techniques de taille et le développement matériel d’Arras.
De la carrière à la cave du marchand
Les boves d’Arras témoignent d’un changement d’usage du sous-sol, lié à l’évolution des activités urbaines. L’espace creusé pour la pierre s’inscrit progressivement dans le fonctionnement quotidien du marché. Cette transformation associe les maisons de la ville à des volumes aménagés sous leurs abords. Elle donne aux galeries une fonction économique distincte de celle de l’extraction.
Le XIIe siècle et le marché
Au XIIe siècle, le développement du marché modifie l’usage des espaces creusés sous le centre d’Arras. L’extraction se déplace tandis que des galeries sont reconverties en caves de marchands.
- Le changement répond à une économie urbaine plus active : les espaces souterrains servent désormais à soutenir les activités commerciales proches du marché.
- La reconversion ne suppose pas de nouveaux volumes partout : des galeries déjà creusées peuvent être adaptées à une fonction de cave.
- Les accès depuis les maisons relient les espaces de vente ou d’habitation aux réserves souterraines, sans imposer le transport des marchandises depuis un dépôt extérieur.
- Cette relation entre maison et cave inscrit le stockage dans l’organisation des immeubles établis autour du marché et dans les pratiques des marchands.
- Le sous-sol devient ainsi une composante fonctionnelle de l’espace marchand, plutôt qu’un simple lieu associé au prélèvement de la craie.
La mutation associe donc l’évolution du marché à une réutilisation concrète des galeries. Leur rôle dépend alors de la manière dont les caves sont accessibles depuis les bâtiments et intégrées aux activités des marchands.
Stockage, fraîcheur et commerce
La qualité principale d’une cave souterraine tient à la stabilité relative de son environnement. Sous la ville, la craie et l’inertie du sous-sol limitent les variations rapides de température par rapport aux pièces directement exposées aux saisons. Les caves offrent ainsi une fraîcheur plus régulière, utile pour conserver des denrées et des marchandises sensibles aux écarts thermiques.
L’humidité y reste également plus constante que dans un espace soumis aux changements météorologiques. Cette hygrométrie stable peut contribuer à limiter les alternances de dessèchement et de reprise d’humidité qui affectent certains produits. Elle ne signifie toutefois pas que toute cave est sèche : la conservation dépend aussi de l’état du lieu, de la circulation de l’air et de la nature des biens entreposés. Une cave fraîche convient mieux à certains stocks qu’à d’autres, et la présence d’humidité doit être prise en compte dans leur rangement.
Pour les marchands, la cave constitue une réserve attenante aux activités menées dans la maison. Les marchandises peuvent être gardées à l’écart des variations extérieures puis sorties selon les besoins du commerce. Ce fonctionnement rapproche stockage et vente, sans nécessiter un bâtiment distinct pour chaque étape. Les caves fournissent aussi un espace où séparer les réserves des pièces utilisées au quotidien, même si leur aménagement précis varie selon les lieux.
La dimension commerciale tient donc autant à l’emplacement qu’aux conditions de conservation. Un accès depuis la maison facilite les déplacements entre réserve et activité marchande, tandis que la fraîcheur régulière aide à maintenir les produits dans un environnement moins variable. Les anciennes carrières deviennent ainsi des espaces de stockage intégrés aux usages urbains, et non des caves isolées de la vie économique d’Arras.
Un réseau sur plusieurs niveaux
Sous la zone de la place des Héros, les boves forment un ensemble souterrain dont les descriptions ne présentent pas toujours la même organisation. Certaines distinguent plusieurs niveaux, tandis que d’autres mettent l’accent sur un réseau principal et ses chambres hautes. La morphologie des galeries aide à comprendre comment les espaces se succèdent sous la ville. Leur longueur totale, elle, reste une estimation plutôt qu’un relevé complet.
Profondeur et organisation des galeries
Sous la zone de la place des Héros, les descriptions des boves ne concordent pas toutes sur le nombre de niveaux ni sur leur disposition. Elles s’accordent toutefois sur un réseau de galeries et de chambres creusées dans la craie.
- Selon certaines sources, trois niveaux se situent à environ 4, 8 et 12 mètres de profondeur, une répartition qui distingue des étages successifs.
- D’autres descriptions présentent plutôt un réseau principal établi entre 10 et 12 mètres, auquel s’ajoutent des chambres hautes aux volumes plus importants.
- Les chambres élargissent ponctuellement les circulations : leur forme contraste avec les passages plus étroits et traduit une organisation en espaces distincts.
- Des voûtes couvrent les galeries et les salles ; leur profil varie selon les secteurs, sans former partout une géométrie identique.
- Des piliers de craie laissés en place soutiennent certaines parties du plafond, tandis que la hauteur des salles peut dépasser celle des passages voisins.
Ces deux présentations ne décrivent pas nécessairement des réseaux incompatibles : elles peuvent refléter des secteurs différents ou des façons distinctes de classer les espaces. La profondeur et la forme des chambres varient donc selon les descriptions disponibles ; aucun profil uniforme ne résume l’ensemble.
Combien de kilomètres ?
La longueur totale des galeries est estimée à environ 20 kilomètres selon les sources. Ce chiffre donne un ordre de grandeur, pas la mesure d’un réseau entièrement relevé.
| Repère | Valeur | Interprétation |
|---|---|---|
| Longueur totale avancée | Environ 20 km | Estimation rapportée selon les sources, et non relevé complet. |
| Mesure exhaustive | Non établie | Le chiffre global ne correspond pas à un inventaire complet de chaque galerie. |
| Incertitude chiffrée | Non précisée | Les données disponibles ne donnent pas de marge d’erreur permettant de corriger l’estimation. |
Un calcul plus précis pourrait s’appuyer sur le report cartographique des tracés connus, puis sur leur vérification et leur mesure secteur par secteur. Tant que ces opérations ne constituent pas un relevé exhaustif, les quelque 20 kilomètres doivent être compris comme une valeur approximative.
Abris en temps de guerre
Les boves d’Arras ont connu des usages de refuge pendant les deux guerres mondiales, mais dans des contextes différents. En 1917, des soldats se sont abrités dans les galeries durant la bataille d’Arras. De 1939 à 1945, des habitants ont cherché protection dans ces espaces lors des bombardements. Ces épisodes éclairent une fonction nouvelle des carrières souterraines, au-delà de leurs usages civils antérieurs. Ils s’inscrivent dans l’histoire du patrimoine souterrain de la ville.
La bataille d’Arras
Lors de la bataille d’Arras, déclenchée le 9 avril 1917, les galeries de craie sous la ville ont offert aux soldats un espace protégé des tirs et des bombardements. Les boves ont servi de refuge dans un environnement où les déplacements en surface exposaient les hommes aux explosions et aux éclats. Leur présence sous le tissu urbain permettait de trouver un abri à proximité des zones de combat, sans devoir rester dans des bâtiments directement frappés.
Leur usage militaire ne transformait pas ces galeries en ouvrages de combat modernes. Il s’agissait d’espaces souterrains préexistants, dont les volumes et les accès variaient selon les secteurs. Dans certaines parties, les soldats pouvaient s’y mettre à couvert et attendre avant de rejoindre la surface ou leur position. L’obscurité, l’humidité et la circulation dans des passages bas rendaient cependant le séjour contraignant. La craie, qui formait les parois, ne supprimait pas les risques associés aux bombardements, notamment les secousses ou les éboulements éventuels.
Les boves historiques ne doivent pas être assimilées au Wellington Quarry, un réseau distinct associé à la préparation de l’offensive de 1917. Les carrières-tunnels de Wellington se trouvaient dans un autre secteur et furent aménagées pour permettre aux troupes britanniques de gagner des positions sous terre avant l’assaut. Les tunneliers néo-zélandais participèrent à ce vaste chantier souterrain. Le réseau des boves, lui, désigne les galeries liées à l’histoire urbaine d’Arras et utilisées comme abris. La distinction porte donc sur les lieux et leur rôle dans la bataille, même si les deux ensembles témoignent de l’importance stratégique du sous-sol en 1917.
Les bombardements de 1939-1945
Pendant la Seconde Guerre mondiale, des habitants d’Arras se sont réfugiés dans les boves lors des bombardements. À la différence de l’usage militaire de 1914-1918, le refuge concernait alors des civils cherchant à se protéger avec leurs proches. Les galeries offraient une couverture sous la ville, mais elles n’étaient pas conçues comme des abris civils équipés selon des normes modernes. Le confort dépendait de la configuration des lieux, de l’accès disponible et du nombre de personnes présentes au même moment.
La vie dans ces espaces souterrains impliquait des contraintes immédiates : lumière limitée, air parfois lourd, parois fraîches et sol irrégulier. Des aménagements temporaires pouvaient rendre l’attente plus supportable, sans modifier la nature des galeries. Les conditions variaient d’un secteur à l’autre, et il serait imprudent de leur attribuer un équipement identique dans toutes les boves. Plusieurs aspects aidaient à comprendre cette expérience :
- Les lampes ou éclairages portatifs étaient essentiels dans les passages où la lumière du jour ne pénétrait pas.
- Des couvertures et des vêtements supplémentaires atténuaient la sensation de froid contre les parois de craie.
- Les habitants devaient composer avec des sols inégaux et des espaces où il était difficile de s’installer durablement.
- La présence de plusieurs personnes rendait l’aération et la circulation dans les galeries plus délicates.
- Les réserves d’eau et les effets personnels devaient rester accessibles pendant les alertes et les périodes d’attente.
Ces conditions distinguent le refuge civil de l’emploi des galeries en 1917 : les soldats s’inscrivaient dans une opération militaire, tandis que les habitants cherchaient avant tout à échapper aux bombes. Les boves servaient alors de protection de proximité, sans constituer un hébergement prolongé comparable à un logement. L’expérience rappelle que l’adaptation d’un espace ancien à une urgence dépendait surtout de ses accès, de son état et des besoins immédiats des personnes accueillies.